Cornelier-Lémery, Louis-Robert

Né à Versailles le 5 novembre 1728

Mort à Paris le 1er mars 1802

Louis-Robert CORNELIER-LÉMERY (Versailles, 5 novembre 1728 – Paris, 1er mars 1802) - De l’Académie des sciences au Bureau des longitudes ; le spécialiste des tables de la Lune.

Le cas de Louis-Robert Cornelier-Lémery est typique des efforts et du soutien apportés de manière récurrente par Lalande, le Bureau et finalement l’État, à l’un de leurs protégés et surtout à l’irremplaçable calculateur des tables de la Lune et des distances lunaires. Coopté par Lalande lorsque Lémery était attaché au marquis de Puisieux[1], Lémery est peu à peu devenu le spécialiste des calculs sur les tables lunaires ce qui a provoqué son recrutement par l’Académie royale des sciences en 1785 (rappelons qu’il travaille pour Lalande puis Jeaurat et Méchain pour la CDT depuis 1772 au moins) comme le premier calculateur officiel de la CDT, payé 1200 Livres (comme pour un pensionnaire de l’Académie) pour effectuer ces calculs complexes. Au moment de la réforme de l’Observatoire en 1785, Cassini IV lui avait proposé d’être son premier élève mais Lémery avait refusé par peur d’avoir une tutelle quotidienne sur son travail[2].

Après la suppression des académies royales en 1793, plusieurs jeunes astronomes et calculateurs se trouvent sans ressources. En 1795, peu après le décret de création du Bureau des longitudes, Lalande intervient auprès du Général Calon et de la Commission exécutive, qui finance temporairement l’impression de la CDT, pour prendre en charge les traitements d’Alexis Bouvard, de Lémery et de Prévôt[3] (pour des sommes de 2900 livres)[4]. Mais la période est difficile pour les finances, le pays est secoué par les émeutes après des années de disette et de terreur. Lémery a du mal à se faire payer les sommes qui lui sont dues pour un travail difficile qu’il exécute sans faillir. Début 1796, le Bureau n’obtient pas les 9000 livres sur les 12000 de son budget prévisionnel ; il tente toutefois d’apporter à Lémery une aide d’urgence, une sorte d’avance sur les 4500 livres qui doivent revenir au calculateur[5]. Le 1er avril 1796, nouvelle réclamation de Lémery qui livre six mois de calculs pour la CDT de l’an VI (CDT pour l’année 1798) non payés ; le 1er mai le Bureau lui adresse une avance sur ses revenus de 300 livres. La situation est délicate et Lémery, avec l’appui de Lalande, demande le 11 mai 1796 à être porté sur les traitements du Cadastre pour avoir des revenus garantis, ce que Gaspard Prony accepte de faire.

Dans les conditions que traverse la France depuis 1789, Lalande expose les difficultés à tenir une livraison de la CDT deux ans à l’avance malgré les enjeux importants pour la science et la Nation. En 1797, désireux de s’assurer le concours de l’État, Lalande donne une de ses notices dont le fonds est finalement très politique derrière l’énoncé de faits. Dans une notice concernant la parution du Berliner Jahrbuch de l’astronome allemand Johann Elert Bode, Lalande explique que la France dispose pour la CDT de trois calculateurs et d’un inspecteur : Lémery, Marion, Haros pour les calculateurs ; Méchain, sans parler des contributions attestées d’Alexis Bouvard pour les inspecteurs. Lalande précise aussi que le Nautical Almanac dispose de deux calculateurs et d’un inspecteur, « et tous sont payés par leur gouvernement ». Si Lalande fait l’éloge du cas exceptionnel de Bode qui assure seul le calcul du Berliner Jahrbuch et tient sa livraison deux ans à l’avance sans bénéficier de moyens financiers extérieurs, il précise toutefois que « les éphémérides de Vienne et de Milan occupent de même plus d’un calculateur, et jouissent des secours de leurs gouvernements »[6].

Entre juin 1796 et le début de l’année 1802, Lémery (assisté de Marion qui est entré au Cadastre en août 1795) forme sans doute sur le tas une majorité des calculateurs du cadastre affectés aux calculs de la CDT pour tenir les délais de livraison, notamment les calculateurs Grou (ou Groult) et Lenglet (ou Langlet)[7].

Au cours de l’année 1797, le Bureau témoigne de la qualité et de la solidité de son plus fidèle calculateur en accordant un logement dans les bâtiments de l’Observatoire, de manière à ce qu’il soit au plus près de Bouvard et des astronomes chargés de la CDT[8]. Un autre témoignage de l’importance de Lémery dans le dispositif CDT de Lalande, c’est lui qui informe par exemple le Bureau le 7 juillet 1797 (19 Messidor an V), que la CDT de l’an 8 (1800) est finie et Lalande ajoute qu’il commence la CDT de l’an 9 (1801) (PV BDL). Lémery semble aussi se charger des échanges avec l’imprimerie ; on le voit assez souvent s’y rendre pour prélever les modèles de calculs pré-imprimés et autres tableaux nécessaires à la fabrication de l’éphéméride française.

À la suppression du cadastre prise en décembre 1801 (entérinée en mars 1802), Lémery se retrouve de nouveau sans tutelle et sans traitements. Lors de la séance du 13 février 1802, sont présentées au Bureau les épreuves des Additions à la CDT de l’an XIII. On y lit aussi une lettre de Lémery qui demande à être payé pour ses calculs. Le Bureau décide de « prendre des mesures pour l’avenir » : Lémery est chargé du calcul des lieux de la Lune et du Soleil ; Marion de s’occuper des distances luni-solaires et luni-planétaires[9]. On y apprend que Lémery touchait 2200 livres au Cadastre ; le Bureau essaye d’obtenir du ministère de l’Intérieur une somme de 4000 livres pour les deux : « En attendant, le Bureau viendra au secours de Lémery s’il en a besoin ».

Il n’en aura pas besoin longtemps : Lémery décède vers le 1er mars 1802. Son frère Lémery Fatou demande le logement qu’occupait auparavant son frère (PV 5 mars 1802) « on le lui laissera autant qu’on pourra »[10]. Son décès n’a fait en séance l’objet d’aucune communication particulière : est-ce un oubli du Bureau des longitudes ?

Le 15 mars 1802, Lémery est remplacé par Jean-Baptiste Marion et Charles Haros, choisis par Pierre Méchain et désignés par le Bureau comme les nouveaux calculateurs réguliers de la CDT, formant ainsi une première ébauche d’un service des calculs du Bureau des longitudes[11].

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[1]. Bibliographie Universelle Ancienne et Moderne […], 1843-1847, tome XI, Bruxelles, H. Ode, p. 213.

[2]. PV BDL 4 août 1795 ; 17 Thermidor an III, note 1 de Jean-Marie Feurtet (transcripteur) ; G. Boistel, 2001/2003, thèse, Part. II).

[3]. Prévôt, ancien professeur de mathématiques de l’École militaire qui disputa à Lalande un temps, l’usage de son observatoire [G. Bigourdan, 1888, « Histoire des observatoires de l’École militaire. Troisième observatoire (observatoire de Lalande) », Bull. Astron., vol.5, p. 30-40].

[4]. PV BDL, 4 août 1795.

[5]. PV BDL des 6 et 26 février 1796.

[6]. Lalande, 1797, Magasin Encyclopédique, Année 3, tome 4, p. 419.

[7]. « Le Cen Bouvard a présenté la totalité du calendrier de l'an XI qu'il a fini avec Grou[lt]. Lémery calcule la lune pour l'an XII corrigées pour les époques, Langlet calcule les distances, et Grou[lt] s'occupe des 9 mois de 1803 » PV BDL,19 frimaire an VIII, [10 décembre 1799]. La liste des calculateurs est donnée par Jean-Louis Peaucelle (2011). URL : https://locomat.loria.fr/cadastre/docs/peaucelle2011collaborateurs.pdf.

[8]. PV BDL des 3 janvier, 14 mars et 5 septembre 1797, logement situé dans la cour de l’Observatoire, anciennement occupé par Dom Nouet, à côté de celui du concierge et qu’occupait Pierre Méchain.

[6]. Voir la notice sur la structuration progressive d’un « Bureau des calculs » au BDL.

[9]. Sur la méthode des distances lunaires, voir encadré infra. L’emploi des distances de la Lune aux planètes ont mis du temps à être intégrées aux éphémérides de la CDT alors que les Anglais les ont utilisées plus tôt.

[10]. PV BDL, 5 mars 1802.

[11]. Voir notre « Focus » sur la structuration progressive d’un « Bureau des calculs » au BDL ; site ANR-BDL.

Citation du texte: Guy Boistel, “Cornelier-Lémery, Louis-Robert,” La connaissance des temps, consulté le 26 octobre 2020, https://cdt.imcce.fr/items/show/902.