Marion, Jean-Baptiste

Né le 1765

Mort le 1845

Le premier calculateur principal et la première retraite à gérer par le Bureau des longitudes.

Jean-Baptiste Marion, qui a déjà calculé pour la CDT avant 1795, est recruté par Gaspard Prony comme mathématicien-calculateur pour le Bureau du Cadastre en août 17951. Marion fait partie de la seconde section des calculateurs engagés au soutien des calculs de la CDT jusqu’en mars 1802 moment où le Bureau du Cadastre est supprimé (il est aboli le 3 Germinal an X soit le 24 mars 1802).

Le 25 décembre 1801 (4 Nivôse X), le Bureau demande si certains calculateurs pourraient être mis sous la responsabilité d’un Prony surnuméraire aux calculs de la CDT. Le 24 janvier 1802 (PV BDL) Prony recommande principalement les citoyens Lémery — le grand spécialiste des distances lunaires —, Haros, Plessis, Guillard, Langlet (Lenglet), Grou[lt] et Marion. Lémery et Marion, qui calculaient déjà pour la CDT et pour Lalande avant la création du Bureau des longitudes, sont rémunérés par le Bureau des longitudes. Lors de la séance du 13 février 1802, le Bureau décide de confier à Lémery le calcul des lieux de la Lune et du Soleil, et à Marion le calcul des distances lunaires (entre Lune, Soleil et planètes), sur le méridien de Paris comme il en avait été décidé en 1785. Le Bureau tente d’obtenir du ministère de tutelle (l’Intérieur) une somme de 4000 livres pour les deux calculateurs en service.

Bonaparte nomme Gaspard Prony comme membre surnuméraire au Bureau le 10 mai 18022 et les discussions peuvent alors commencer sur une nouvelle orientation de la CDT. Pierre Méchain envisage de constituer une équipe de calculateurs3 pour tenir les délais de livraison de la CDT et seuls Lémery, Haros et Marion sont conservés. La santé de Lémery se dégradant rapidement (il décède au mois de juin 1802), Haros et Marion sont mis en période probatoire mais sont payés au tarif de 2400 francs annuels (rémunérés à la tâche rendue ; un calculateur du Cadastre était payé 3750 francs en 1796)4.

Soucieux de stabiliser la rédaction de la CDT, le 8 novembre 1802, le Bureau décrète que « Le rédacteur de la Connaissance des tems fera arrêter chaque mois par le Bureau les calculs du mois, et réservera le payement des calculateurs qui n'auront pas rempli leur tâche. »5

Un premier avertissement survient la semaine suivante, le 17 novembre 1802 [26 Brumaire ; PV BDL] :

« Le C. Méchain rapporte que des deux calculateurs de la Connaissance des tems à 2400 francs, Haros a fait 4 mois de distances et a touché 1400, au lieu de 500. Marion a fait sa part. On notifiera à Haros que si cela continue il sera renvoyé dans un mois. Ils seront tenus d'envoyer le reste au 15 frimaire ; les 9 mois de l'an 14 au 15 messidor, un sixième chaque mois. Les 3 derniers mois seront faits par les adjoints, dans le même intervalle ».

Si Marion remplit sa tâche et sa part du contrat, Haros ne la remplit que partiellement. Le Bureau notifie alors à Haros qu’il sera renvoyé dans un mois si le travail demandé n’est pas rendu dans le temps imparti. Il est alors convenu que les calculateurs doivent rendre leur travail chaque mois, et que les calculs complémentaires seront réalisés par les adjoints du Bureau, à savoir Michel Lefrançais (entré en 1795), Alexis Bouvard (entré en 1795 à la place de Harmand démissionnaire) et Jean-Charles Burckhardt (entré en 1799) ; Méchain distribue et répartit les calculs aux calculateurs et aux adjoints6 (Lalande se chargeant des Additions qui ne sont pas du goût de Méchain qui préférerait ne plus les voir figurer dans la CDT). À la séance suivante, le 22 novembre 1802, Haros et Marion font répondre au Bureau que « La tâche paraît forte mais disent-ils, nous osons l’entreprendre pour prouver au Bureau que rien ne nous tient tant à cœur que de mériter sa bienveillance en nous conformant à son arrêté »7.

Laplace et Méchain sont chargés par le Bureau de s’assurer que Haros et Marion effectuent leur travail et de veiller à la discipline. Méchain n’hésite pas à tancer ses subordonnés ; le 4 juillet 1802 [15 messidor an X], il écrit une lettre à Marion et Haros pour leur reprocher avec vigueur de ne pas avoir suivi ses méthodes pour certains calculs et leur ordonner de recommencer leur travail8.

Méchain repart pour la vérification de ses opérations sur la méridienne (afin de corriger les fameuses « erreurs » qui lui seront fatales)9. La CDT est alors calculée par Marion, Haros et Burckhardt sous la responsabilité d’Alexis Bouvard. Les adjoints du Bureau des longitudes, Lefrançais et Burckhardt, surveillent l’impression de l’éphéméride10. Mais vient le moment où le Bureau a d’autres missions pour ses adjoints. Le 18 août 1804, le Bureau arrête que les adjoints sont invités à terminer les calculs pour la CDT des années précédentes. « Mais que à commencer de l’an 17, les calculateurs feront seuls tous les calculs » (PV BDL). Cet arrêté marque aussi la fin du recours par le Bureau aux auxiliaires « coopérateurs » et observateurs de Lalande.

Haros décède à la fin du mois de novembre 180811. Le 29 décembre 1808, il est remplacé par Desgranges autre transfuge du Bureau du Cadastre. Mais Desgranges annonce le 30 août 1809 qu’il renonce à calculer la CDT. Il est alors remplacé par Joseph-Raymond Lebaillif-Mesnager.

À partir de l’année 1810, Marion et Mesnager constitue une équipe solide et durable que supervise Alexis Bouvard, qui parvient à tenir régulièrement l’objectif de publier la CDT deux ans et parfois trois années à l’avance (en 1815, le Bureau publie la même année la CDT pour 1817 et la CDT pour 1818 par exemple). Entre 1810 et 1824, Marion est considéré comme le calculateur principal et payé entre 2500 et 2900 francs annuellement ; Lebaillif est adjoint calculateur et rémunéré à hauteur de 2400 à 2500 francs selon les années et les fluctuations du budget du Bureau. À partir de 1824, ils sont placés sur un pied d’égalité et sont payés 2900 francs par an.

En 1829, Bouvard met fin à son travail de supervision et est remplacé par Charles-Louis Largeteau. Le budget du Bureau augmente un peu et dépasse les 100 000 francs (108 000 francs environ). Marion et Lebaillif sont assistés par un calculateur auxiliaire payé 1000 francs, le commandant François Montalant. Ce vétéran de la Grande Armée et ancien ingénieur-géographe issu de Polytechnique comme Largeteau12, est recruté le 3 février 1830. Sous Largeteau, le travail pour la CDT gagne encore en efficacité puisque la CDT est régulièrement publiée avec 3 ans d’avance (voir les statistiques de l’annexe 1).

En 1833, la santé de Marion se dégrade rapidement ; son écriture devient trouble et sa santé défaillante. Largeteau a recours à un auxiliaire qui n’est autre qu’Eugène Bouvard, le neveu d’Alexis Bouvard pour avancer la CDT. Marion demande son accès à la retraite le 2 octobre 1833 (PV BDL) à l’âge de 69 ans. Marion poursuit ses travaux pendant que le Bureau règle avec le ministère de l’Instruction publique le montant et le versement de cette pension alors qu’il n’a pas eu de retenues sur son salaire. Les modalités du règlement de sa retraite sont fixées lors des séances des 5 février, 2 juillet et 6 août 1834. Il est convenu avec le Ministère que Marion touchera sa pension à son domicile parisien, pour un montant de 1800 francs, à compter du 15 février 1834 et que ses traitements de calculateurs seront payés jusqu’au 1er août 1834 sur présentation d’un certificat émanant du Bureau attestant de la poursuite de son travail jusqu’à cette date. Tout paraît limpide et simple. Pourtant, le 18 décembre 1834, très peu de temps avant son décès, Marion demande encore au Bureau de lui fournir ce fameux certificat lui permettant de toucher ses appointements de calculateurs compris entre sa mise officielle en retraite (15 février) et la fin de ses calculs pour la CDT (1er août). Le 6 août 1834, l’affaire semble réglée :

« Le ministre de l'Instruction publique adresse au Bureau l'ampliation de l'ordonnance portant fixation de la retraite de M. Marion. Elle est réglée à 1800 francs, à compter du 15 février 1834. En remerciant le ministre d'avoir fait accorder à M. Marion cette retraite, on lui fera remarquer que M. Marion ayant continué ses calculs pour la Connaissance des temps jusqu'à ce jour, a dû recevoir le traitement d'activité dont il jouissait jusqu'au 1er août. On demandera au ministre de ne faire courir la retraite de M. Marion qu'à partir de cette dernière époque. »13

Cette affaire nous donne à lire le premier acte connu de mise d’un calculateur de la CDT à la retraite, une Ordonnance royale signée par Louis-Philippe (Figure 1). Marion part à la retraite après 46 ans, 4 mois et 25 jours au service de la CDT.

Enfin, le remplacement de Marion est réglé au Bureau en deux séances, celles des 20 août et 17 septembre 1834 : le chimiste et inventeur en photographie Marc-Antoine Gaudin, présenté en première ligne (contre Joseph Poirier) est élu à l’unanimité calculateur de la CDT. La nouvelle équipe de la CDT est alors constituée de Lebaillif-Mesnager et Gaudin « calculateurs principaux » à 2900+500 francs annuels et Montalant, à 2000 francs.

Jean-Baptiste Marion semble décéder vers 1845. En effet, sa veuve se manifeste en 1846 alors qu’elle est très malade et « absolument sans ressources »14 ; le Bureau demande alors au ministère de l’Instruction publique d’accorder à la Veuve Marion, âgée de 83 ans, un secours annuel — comme une pension de subsistance — dont nous ne connaissons pas le montant.

1. Peaucelle, 2011 ; PV BDL des 30 juillet et 4 août 1795.

2. Roegel, 2011 ; Feurtet, 2005.

3. Il est souvent dit que Méchain a créé un « service de calculs » en 1802, mais il n’y a aucune trace d’un tel service si ce n’est qu’il parvient à stabiliser une équipe efficace et fiable de calculateurs pour la CDT (voir notre chapitre 5 de « Pour la Gloire de M. de la Lande ») ; voir par exemple les pages WEB directement concernées du Bureau des longitudes (https://www.bureau-des-longitudes.fr/presentation.htm) et de l’IMCCE (https://promenade.imcce.fr/fr/pages2/261.html).

4. Le franc remplace la Livre par la loi du 18 Germinal an III [7 avril 1795] [Roegel, 2011, note 63].

5. PV BDL, 8 novembre 1802 [17 Brumaire XI].

6. PV BDL, 4 Floréal an X (24 avril 1802).

7. PV BDL, 1er Frimaire an XI (22 novembre 1802).

8. BOP, Z142, « Interpolation des distances de la Lune (notes et calculs) », lettre de Méchain aux citoyens Marion et Haros, 15 messidor an X. Voir l’analyse plus fine de cette lettre que nous donnons dans les chapitres 5 et 6 de notre histoire de la Connaissance des temps.

9. Ken Alder, 2015 (rééd. 2005), Mesurer le Monde. 1792-1799, l’incroyable aventure de l’invention du mètre, Paris, Libres Champs.

10. Feurtet, thèse, note 5 p. 189 : PV BDL, 29 germinal an X (19 avril 1802) et 17 Ventôse an XI (8 mars 1803).

11. PV BDL du 30 novembre 1808.

12. Charles-Louis Largeteau (1791-1857) est aussi ingénieur-géographe, nommé en 1813, deux ans après être sorti de Polytechnique à 19 ans. collaborateur de Nicollet et Brousseaud pour la nouvelle carte de France entreprise en 1811 (La mesure du temps et Charles-Louis Largeteau, 1991, Paris, Réunion des Musées nationaux).

13. PV BDL, 6 août 1834. Archives inédites du BDL, boîte 4, l.a.s. du 6 novembre 1833 « au sujet d’une pension de retraite pour un ancien calculateur du Bureau âgé de 69 ans, Jean-Baptiste Marion né à Paris le 21 mars 1765 ancien calculateur de la connaissance des temps au Bureau des longitudes, pour liquider une retraite suite à un service de 46 ans 4 mois 25 jours au 15 février 1833 ; recevra 1800F de pension de retraite à compter du 15 février 1834 ».

14. PV BDL, 8 avril 1846.

Citation du texte: Guy Boistel, “Marion, Jean-Baptiste,” La connaissance des temps, consulté le 9 juillet 2020, https://cdt.imcce.fr/items/show/772.